« Aujourd’hui vous est né un Sauveur » ( Lc 2, 11 )

« Convertissez-vous, le Règne de Dieu est proche » ( Mc 1, 15 )

 

Chers frères et soeurs,

Paix et joie dans le Seigneur !

1. "Aujourd’hui vous est né un Sauveur" ( Lc 2, 11 ). Voilà le message d’espérance que l’ange nous adresse en cette nuit de Noël. Ce message s’insère bien dans le mois de décembre, souvent marqué par un climat de joie, de fête, de retrouvailles familiales. C’est un message qui arrive au moment où les évêques du Burundi, de la RDC et du Rwanda, réunis à Kinshasa du 24 au 28 novembre dernier, constatent avec joie quelques signes d’espérance dans la Région des Grands Lacs, "notamment le retrait en cours des troupes étrangères de la République Démocratique du Congo, la poursuite du dialogue intercongolais, les rencontres qui rassemblent les belligérants burundais autour d’une table de négociations et les accords conclus entre les Chefs d’Etats en vue de la pacification totale de la Sous-Région".

2. Mais, "malgré ces signes encourageants, la situation générale, notent les évêques, est encore sombre, marquée souvent par les violences, le sang qui continue à couler, les pillages, les viols, les destructions des infrastructures. Il y a persitance des actes de guerre, particulièrement les combats au Nord-Est du Congo et au Burundi. Ces guerres, remarquent les évêques, sont entretenues par certaines personnes ou groupes à des fins inavouables. La paupérisation des populations s’accélère, et un grand fossé se creuse entre une petite minorité de gens qui, profitant de la guerre, s’enrichissent scandaleusement et la grande masse qui souffre de la faim et des maladies...". Par ailleurs, dans cette ambiance festive de Noël, plusieurs autour de nous se contenteront du "tsaka tsaka", du "tomson", des "maphapa" et des "bikeni". On ne serait pas étonné de noter qu’au nom de la Religion soient attisées quelque part de la jalousie et de la haine les uns contre les autres.

3. Chers frères et soeurs, la question que nous nous posions dans le Message de Noël de l’année dernière demeure actuelle et avec beaucoup d’acuité : que peut bien signifier ce message de l’ange : "Aujourd’hui vous est né un Sauveur" ? De quoi vient-il nous sauver ? De quel Sauveur s’agit-il ? Ces questions nous situent au coeur même du mystère de Noël. Nous comprenons déjà que ce ne sont pas nos propres plans et nos préférences qui constituent notre point de départ ; nous devons plutôt « rentrer en toute disponibilité » dans la sollicitude de Dieu envers la création, le monde et l’humanité, nous mettre à l’écoute de ce que ce Jésus, le Sauveur qui nous est né, nous dit et nous indique comme programme et projet de vie.

4. "Convertissez-vous, le Règne de Dieu est proche" ( Mc 1, 15 ). Telles sont les premières paroles de Jésus au début de sa mission prophétique. C’est clair : le salut qui nous vient de Dieu suppose de nous une conversion, un changement des mentalités, un changement de nos pratiques anti-patriotiques, de notre comportement anti-religieux. Certes, le salut est un don gratuit de l’initiative libre de Dieu, mais un cadeau qui se gagne, qui se mérite. Cette invitation du Christ à la conversion est précisée de plusieurs manières. Jésus dit clairement : "Il ne suffit pas de me dire, Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux" ( Mt 7, 21 ). Il dit aussi : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive" ( Mt 16, 24 ). A un notable de Jérusalem qui lui pose une question, Jésus répond : "Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi" ( Mt 19, 21 ). A ses disciples, Jésus adresse cette exhortation : "aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haissent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient". ( Lc 6, 27-28 ).

5. Nous le voyons donc : le salut que Jésus nous apporte exige une révolution à l’intérieur de nous-mêmes. Il s’agit d’un retournement radical par lequel nous revenons sur nos pas pour nous engager dans une nouvelle direction. Le salut que Jésus nous apporte est une semence, appelée à germer, à grandir, à fleurir, à porter du fruit. Pour que cela soit possible, il faut de la terre travaillée, arrosée régulièrement. Ce travail qui doit s’effectuer dans le coeur d’un chacun de nous s’appelle : conversion. La conversion, c’est en nous, personnellement, individuellement, collectivement, quotidiennement. N’attendons pas que Dieu, qui nous donne la semence, vienne encore arroser et protéger cette semence contre la chaleur trop forte ou contre les oiseaux.

6. Noël, c’est le contrat d’engagement réciproque entre Dieu et l’humanité. C’est la prise de conscience de ses responsabilités vis-à-vis de soi et des autres. Le salut de Dieu n’est pas une solution miracle, et il ne remplace pas les programmes de lutte contre la pauvreté, ni les choix qu’une société doit faire pour orienter son avenir et consolider son vouloir-vivre commun. C’est l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, c’est-à-dire : « aide-toi, le ciel t’aidera ». Mais qu’en est-il dans la pratique ? Il n’est pas rare que nous adoptions des pratiques ou des positions empreintes de passivité, de parasitisme et d’infantilisme. Tout cela trouvant son fondement dans l’individualisme. Nous avons l’impression qu’il en va comme d’une maladie dont nous portons en nous un microbe très actif.

7. Je voudrais partager avec vous trois expériences qui révèlent ce microbe agissant en nous. Première expérience. J’arrive dans une paroisse ; le soir, c’est l’obscurité totale. J’interpelle le curé pour savoir ce qu’il a fait des panneaux solaires ; ah ! dit-il, la batterie est en panne. Et quoi ? lui dis-je : oui, réagit-il, je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un projet pour solliciter l’aide auprès d’un organisme. Deuxième expérience. Dans un village, il manque de toilettes ; la seule famille qui en a, ne les emploie pas, le chef de la famille les réserve pour des éventuels contrôles par les agents de l’hygiène. Mais tenez : chaque année les agents de l’hygiène sillonnent la région et visitent ce village. Chaque fois que les agents de l’hygiène s’annoncent, le chef de ce village, de connivence avec ses administrés, organise une collecte des fonds, prépare un bon repas et une enveloppe bien documentée. Devant cet accueil chaleureux, les agents de l’hygiène oublient l’objet officiel de leur visite ; après avoir mangé et retiré leur enveloppe, les voilà partis sans scrupule : mission terminée ! Troisième expérience. Un jour, je me propose de rendre visite à un parent quelque part dans une de nos cités. Les gens me préviennent qu’il est impossible de rejoindre la maison en auto, car il n’y a pas moyen d’y faire passer un véhicule. Effectivement, je vois des mamans descendre de ce quartier avec des gros colis au dos ou sur la tête, le visage ruisselant de sueur. Qu’en est-il exactement ? En réalité, il s’agit du fait que le quartier est construit sans aucune règle d’urbanisme, les maisons poussent comme des champignons et donc aucune rue n’a pratiquement été imaginée.

8. Voilà trois histoires vraies et très actuelles. Chers frères et soeurs, est-il normal qu’un curé ne soit pas conscient qu’une batterie a une durée limitée et qu’il faut se préparer à toute éventualité ? Oublie-t-on la règle d’or selon laquelle "gouverner, c’est prévoir" ? Faut-il que l’organisme qui a eu l’amabilité de donner cet équipement soit encore impliqué dans la manière et les moyens à mettre en oeuvre pour assurer l’entretien de cet équipement très modeste ? Faut-il faire intervenir l’évêque dans une telle affaire de gestion courante ? Est-il digne d’être responsable, ce chef de village qui, au lieu de penser à la santé de ses administrés, cherche la tranquilité personnelle en cachant la réalité du village derrière un bon repas et une grosse enveloppe ? Est-ce digne de citoyen le comportement des ceux-là mêmes à qui le pays confie la responsabilité de nous aider à promouvoir l’hygiène mais se mettent en première ligne pour la saboter, voire même à en empêcher les efforts ? Est-il admissible le comportement de ces agents qui sont pressés, parfois même de façon agressive, de percevoir de l’argent pour les permis de bâtir ou des taxes auprès de ceux qui l’auraient fait à leur insu, mais qui pourtant laissent pousser nos villes et nos cités dans un désordre scandaleux ? Faudrait-il que le Président de la République et le Gouverneur de Province viennent eux-mêmes contrôler l’hygiène dans nos villages et l’urbanisation de nos villes et cités ?

9. Encore une fois, Noël, c’est l’invitation à sortir de notre sommeil, à nous revêtir pour le combat de la lumière ( cf. Rm 13, 11-12 ). Nous voulons de la lumière dans nos coeurs, dans nos Eglises, dans notre pays. Ne nous laissons pas tromper, ne nous laissons pas vivre comme des enfants, sans imagination, sans créativité, sans prise de conscience de nos responsabilités, attendant tout d’ailleurs. Sortons de notre passivité, de notre parasitisme, de notre égoïsme. Ne soyons pas comme cet homme à qui on a laissé un talent et qui, au lieu de le faire fructifier, est allé le mettre dans la terre ( cf. Mt 25, 25 ). Travaillons au développement intégral de notre pays en hommes et femmes responsables avec une conscience civique élevée. Cultivons une foi d’adultes.

10. Rappelons-nous le thème pastoral de cette année. Comme vous le savez, l’année pastorale qui s’achève avait comme thème : Makuku matatu ma telimina nzungu, avec comme volonté de mettre en œuvre les valeurs de solidarité, concertation, coresponsabilité et sens du bien commun. Dans l’évaluation qui en a été faite, nous avons reconnu quelques expériences encourageantes. Cependant, il faut le reconnaître, sur plusieurs points le résultat était plutôt faible. C’est ainsi que nous avons décidé de garder le même thème pour cette année pastorale, à savoir : Makuku Matatu matelimina nzungu. Nous mettrons l’accent sur l’identité de chaque dikuku et insisterons sur le Sens du Bien Commun. " L’affaire-Eglise, c’est toi et moi, c’est toute la famille de Dieu à Boma et pour sa vie et pour son développement ". Il nous faut dès lors une profonde prise de conscience de l’importance et du caractère vital de l’Eglise pour chacun de nous et être conscient de sa place et de ses responsabilités dans cette Eglise, au sein de nos communautés respectives et dans le monde. C’est vrai, il y en a parmi vous qui donnent et se donnent beaucoup, il y en a qui le font régulièrement ; par contre, il y en a aussi qui interviennent peu, qu’on voit rarement dans les diverses rencontres ou activités.

11. Chers frères et soeurs, chacun et chacune de nous doit savoir qui il est, qui elle est au sein de son quartier, de sa CEVB, de son Mouvement d’Action Catholique, de sa paroisse, du diocèse et de l’Eglise universelle. Il faut proscrire toute attitude passive : attentisme et parasitisme. Nous devons tous, chacun à sa manière et selon ses possibilités, être présents là où nous sommes conviés et nous engager effectivement. Evitons d’être des tonneaux vides qui font beaucoup de bruit. Les secteurs d’engagement et de vie chrétienne sont multiples : présence à la vie de prière paroissiale et dans les communautés ; générosité envers les pauvres, les malades, les nécessiteux ; générosité envers la communauté chrétienne dans ses divers besoins ; engagement et implication dans la marche de la communauté, du Mouvement d’Action Catholique, de la paroisse ; promotion d’une vie familiale harmonieuse ; lutte pour plus de justice, de paix, de développement intégral. Comme je l’ai dit dans mon Message de Noël 2001, n’allons pas loin pour trouver le Sauveur qui vient de nous naître : il est là où l’on se pardonne, où l’on arrange les palabres à l’amiable ; il est là où l’on respecte les personnes ainsi que leurs biens ; il est là où l’on respecte et aide les aveugles, les boiteux, les sourds, les paralytiques, les muets, les malades, les personnes délaissées.

12. En terminant, je voudrais vous inviter à faire nôtre la préoccupation du pape qui demande que l’année 2003 soit une année consacrée au Saint Rosaire. Que les congrégations mariales et les Mouvements d’Action Catholique qui ont Marie pour Patronne se donnent corps et âme pour que nous puissions tous, au cours de cette année, vivre en état de pèlerinage marial. Ayez de l’imagination et de la créativité pour initier et développer diverses formes de dévotion mariale : rosaires, pèlerinages, processions aux grottes, conférences, neuvaines, etc. Adressons-nous à Marie non pas comme à une divinité : elle est une créature comme nous, mais qui a eu une vocation particulière d’être la maman de Jésus, notre Sauveur, mission qui fait d’elle notre mère. Adressons-nous donc à elle comme des fils et filles qui s’adressent à leur maman. Apprenons d’elle l’authentique vie de foi : une foi active, engagée, responsable, confiante et recueillie. Demandons-lui d’intercéder pour nous auprès de son Fils et de nous accompagner par sa discrète présence maternelle. Amen.

Donné en l’Eglise Cathédrale Notre Dame de l’Assomption,

Boma, le 24 décembre 2002

Veillée de Noël