"…Paix sur la terre aux hommes qu’il aime… " ( Lc 2, 14 )

 

Chers frères et soeurs,

Joyeux Noël 2003 !

"…Paix sur la terre aux hommes qu’il aime …" (Lc 2, 14).

Telle est la partie essentielle du chant que des anges entonnent autour de l’enfant Jésus qui vient de naître. Nous reprenons ce chant dans le gloria. A chaque Noël, c’est le même message que la Parole de Dieu nous adresse : souhaits de joie, de consolation et de paix, comme dons gratuits de Dieu. Et pourtant le constat est toujours le même : nous vivons dans un monde de crise économique, de dérives politiques, de graves maladies et de tensions diverses. Notre société porte la marque de tracasseries, de méfiance, de calomnies, d’injustice, d’exploitation, de corruption. Dans cette même société les attitudes sont souvent paradoxales : les uns savent y déceler des motifs de joie pour des efforts qui tendent à améliorer la qualité de vie, même si ces efforts sont encore modestes, d’autres n’y voient qu’obscurité, climat glacial, misère, frustration. Mais Noël ne dément pas. Elle réitère chaque année son message : « Paix sur la terre aux hommes qu’il aime ». Nous nous demandons dès lors ce que pourrait bien signifier ce mot « paix » dans un tel monde, dans un tel environnement ? Nous poser cette question n’est, certes, pas un signe de résignation. Bien au contraire, cette question trahit notre aspiration profonde à la paix. Chacun de mes messages de Noël cherche à éclairer le sens de cette paix. Ce don de Dieu est sans aucun doute d’une richesse inépuisable. Et je voudrais que nous y portions une fois de plus notre regard à l’occasion de la Noël 2003.

2. L’année dernière, j’ai insisté sur le fait que Noël est une invitation à un engagement réciproque entre Dieu et l’homme, une prise de conscience de l’homme de ses responsabilités vis-à-vis de soi et des autres ; j’ai rappelé que le salut de Dieu n’est pas une solution miracle, qui annulerait l’effort humain. La lutte que l’homme doit mener contre la pauvreté et les misères de toutes sortes n’est pas abolie par l’engagement de Dieu. L’adage dit vrai : « aide-toi, le ciel t’aidera ». Je dénonçais par là toute passivité et désapprouvais toutes les formes de parasitisme, condamnant tout infantilisme. Cette année je vous invite, une fois de plus, à lire le message que Dieu nous adresse particulièrement par la naissance de son Fils dans la pauvreté, dans les conditions les plus inattendues pour un Fils du Créateur du ciel et de la terre.

Chers frères et sœurs,

3. Nous savons, en effet, et nous professons, nous chrétiens, que Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme. C’est vraiment le Fils de Dieu, l’image du Père, de sorte qu’il dit lui-même à Philippe : « Qui m’a vu a vu le Père » ( Jn 14, 9 ).  C’est l’envoyé personnel de Dieu, son Messager direct, son propre Fils. Mais ce merveilleux Conseiller, ce Dieu puissant et souverain choisit de naître dans la pauvreté et au milieu des pauvres. Marie et Joseph, son père nourricier, remplissent leur devoir civique d’aller se faire recenser, obéissant ainsi à l’ordre de l’empereur. Ils se rendent au lieu indiqué, comme le font tous les autres citoyens du pays. C’est alors que Marie accouche de son fils, qui est Fils de Dieu, dans des conditions très précaires. Les premiers hôtes du nouveau-né sont des pauvres bergers. Jésus, Dieu, choisit donc des conditions humbles et pauvres de naissance. Pour sa naissance, il renonce volontiers aux honneurs et à l’opulence des palais royaux, lui le Roi des rois. Sa grandeur et sa puissance, qui le tenaient trop distant de l’homme, s’effacent devant ce choix délibéré pour une vie simple et humble : il s’abaisse et s’approche de l’homme pour partager sa condition de vie, excepté le péché, faire route avec lui, sans protocole. Dieu bâtit ainsi un pont le reliant à l’homme, il restaure la paix entre lui et l’homme. Telle est la visée fondamentale, qui donne sens à l’abaissement et à l’insertion de Dieu dans ce monde. Ce comportement, qui ne correspond à aucune image que l’homme de lui-même se fait de Dieu, rebute plus d’un ; beaucoup refusent de croire qu’il est vraiment Dieu. Mais c’est l’unique chemin pour que l’homme connaisse Dieu et vive de l’amour de Dieu : abolir la distance qui sépare l’homme de Dieu.

Cette proximité amoureuse de Dieu suscite des réactions variées : Joseph et Marie, dans la foi et l’espérance, n’opposent aucune résistance à ce choix de Dieu pour une vie pauvre. Ils mettent leur propre pauvreté au service de ce choix. Le ciel s’ouvre et, pour une telle naissance dans de telles conditions, les anges chantent la paix, fruit de l’union de la gloire de Dieu et de la pauvreté de l’homme. Les bergers, qui quittent leurs troupeaux, leur seule richesse, et se hâtent d’aller découvrir ce qui vient de leur être annoncé ( cf. Lc 2, 20 ), font comme Dieu : c’est l’homme qui, à son tour, va à la rencontre de Dieu. Eux aussi suppriment la distance et c’est la paix qui s’instaure dans leurs cœurs. Tout heureux, ils rentrent retrouver leurs troupeaux. Les rois mages, des riches sages venus du lointain Orient à la recherche du roi des Juifs qui venait de naître, s’adressent au roi Hérode pour savoir où est ce bébé-roi ( cf. Mt 2, 1-2 ). Sans doute qu’ils pensent qu’il se trouverait au palais royal, mais ils vont découvrir un enfant dans une pauvre maison. En s’agenouillant même devant ce bébé couché dans une étable, ils descendent de leurs trônes et de leur splendeur pour adorer et offrir des présents à ce roi plutôt pauvre et simple ( cf. Mt 2, 11 ) ; ils abolissent la distance entre l’opulence de leurs trônes et la pauvreté de l’enfant de Bethléem. Dans ce tableau, un seul homme n’a pas imité Dieu : Hérode. Dans sa hauteur et son orgueil, il a maintenu et consolidé la distance entre son trône et l’enfant de Bethléem. Il ne chante pas comme les anges, il ne se réjouit pas comme les bergers, il n’adore pas comme les rois mages. Il cherche plutôt à tuer cet enfant ; et pour ne pas manquer son coup, il passe au fil de l’épée tous les enfants du pays jusqu’à l’âge de deux ans, qui ne sont que des innocents. Il en a résulté un pays mis à feu et à sang, pleurs et lamentations dans tout le pays. C’est le fait que l’enfant qui vient de naître est roi qui plonge Hérode dans une grande fureur.

Il apparaît clairement que les hommes et les femmes au cœur simple et humble sont dans la joie, dans la consolation et dans la paix. Par contre, les orgueilleux ont peur, car ils se sentent interpellés, dérangés et bousculés : ils tentent de s’accrocher à leur savoir, avoir et pouvoir, quitte même à terroriser et à écarter sauvagement le faible.

Chers frères et sœurs,

4. Quelle est notre réaction à nous, aujourd’hui ? car, concernés, nous aussi, par cette naissance, nous sommes invités à un sérieux examen de conscience : voilà comment se comporte le Roi des rois, Jésus, Fils de Dieu. Quel sentiment ce comportement crée en nous ? Comment réagissons-nous devant la venue du Fils de Dieu parmi nous : sommes-nous du côté de Marie, de Joseph, des bergers, des anges, des sages venus de l’Orient, ou plutôt adoptons-nous l’attitude d’Hérode et de ses collaborateurs ?

Quoi qu’il en soit, ceux et celles qui croient en Jésus-Christ, nous dit saint Jean dans son évangile, sont régénérés ; ils deviennent Fils de Dieu ; ils marchent dans la lumière. Nous nous appelons chrétiens parce que nous portons le nom de Christ. Nous devons, par conséquent, nous mettre à son école. Comme lui, nous devons accepter les humiliations et les privations, comme voie vers la restauration de la paix, de la joie, de la consolation, de la réconciliation et du bonheur véritable. Nous serons ainsi le grain qui tombe en terre et qui, mourant, porte beaucoup de fruits. Cela signifie concrètement qu’il nous faut croire à l’autre, aller vers lui avec une attitude a priori positive. Il nous faut développer une sensibilité bienveillante et un respect sincère à l’égard de l’autre. Il nous faut accepter une critique ou une interpellation justifiées qui permettent de réduire les distances entre nous. Il nous faut adopter par principe une attitude de réconciliation mutuelle. Quand nous bâtissons les ponts de la bienveillance, du respect mutuel, de la réconciliation, de la charité, nous reliant les uns aux autres, nous instaurons la paix au milieu de nous.

5. Dans un diocèse comme le nôtre, où vivent des personnes au statut social varié, à l’appartenance tribale et raciale diverse et à la confession religieuse pluraliste, comment ne pas se réjouir de tant de richesses ? C’est très regrettable, dès lors, de voir que la religion, au lieu d’être un message de communion, devienne parfois une source de division ; l’autorité, le galon et le titre au lieu d’être au service de la nation, deviennent une occasion pour l’exploiter ; l’arme, au lieu de nous protéger contre l’agression externe et interne, devienne un moyen pour nous terroriser ; la richesse, au lieu de promouvoir la prospérité du pays et la solidarité entre citoyens, devienne un lieu d’égoïsme ; le diplôme, au lieu d’être une arme pour aider les autres à accéder au savoir dans sa pluralité actuelle, devienne plutôt un moyen pour les écraser et les opprimer ; la langue, au lieu de nous unir et de favoriser le respect mutuel, devienne un moyen de domination, d’intimidation et d’imposition.

A la base de ces travers il y a l’orgueil et l’égoïsme qui, en effet, créent et maintiennent la distance entre nous, secrètent la méfiance et portent à l’exclusion. Ils nourrissent les rivalités et les jalousies ; provoquent et activent la course au pouvoir et à l’avoir. Nous devenons ainsi des fossoyeurs de la paix, plutôt que des bâtisseurs de celle-ci. Dès lors sommes-nous encore fiers de porter le nom de chrétiens ? En sommes-nous encore dignes ? Fossoyeurs de la paix, ne sommes-nous pas à l’antipode de Jésus-Christ, le Roi des rois dont nous portons le nom ? Comme Jésus-Christ, faisons de nos différences, une force pour une amitié sincère et désintéressée entre nous, pour une paix durable et une société prospère. La grandeur ne se trouve pas dans l’ingéniosité à trouver des mots pour humilier l’autre, mais dans la capacité de bâtir un pont qui relie à l’autre si différent soit-il. Que notre religion, que l’arme qui nous a été confiée et que la parcelle de pouvoir que nous détenons soient des instruments qui sécurisent, pacifient, rassemblent et favorisent la joie et la communion. Prenons toutefois garde que nous ne tombions pas dans le piège d’une " proximité manipulatrice, démagogique et flatteuse ". Celui qui cherche à réduire les distances, à créer des ponts entre les hommes à la manière de Jésus-Christ se reconnaît par sa vie de prière. Car celui qui s’adonne à la prière acquière des attitudes de gratuité, d’accueil, de sympathie et de patience.

6. C’est avec beaucoup de reconnaissance, de joie et d’encouragement que je m’adresse envers tous ceux et toutes celles qui, sous une forme ou sous une autre, s’efforcent de rapprocher les uns et les autres dans une amitié sincère. J’admire avec une profonde satisfaction spirituelle ces personnes, hommes et femmes, individuellement ou en groupes, des MACs, des Associations pieuses ou des Instituts religieux qui acceptent de donner de leur temps et de s’humilier pour favoriser et établir des contacts qui permettent aux personnes délaissées et abandonnées de vivre un moment de joie et de paix, les restituant ainsi dans leur dignité humaine. J’encourage les efforts qui se déploient au cours du mois de février consacré à la caritas diocésaine : les célébrations eucharistiques en prisons et dans les hôpitaux  ainsi que les quêtes organisées généreusement révèlent la bienveillance de Dieu pour les petits. Comme dit saint Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome : « Accueillons-nous les uns les autres, comme Christ nous a accueillis, pour la gloire de Dieu » (Rm 15, 7).

Chers frères et sœurs,

7. Pour terminer, je voudrais vous rappeler le thème de notre année pastorale : « Makuku matatu, efforçons-nous de connaître notre Eglise ». Saisissons cette occasion pour repartir, chacun, à nouveau, en prenant davantage conscience de l’importance et du caractère vital de l’Eglise, de la place que chacun y occupe et de ses responsabilités. Par le baptême, chacun est devenu membre à part entière de cette Eglise même si les fonctions, les services et les ministères sont variés et différents. Bannissons donc les rivalités au sein de chaque dikuku et entre les makuku matatu. Cultivons les attitudes d’humilité et de simplicité entre époux et épouse, entre parents et enfants. Un sourire, une visite de courtoisie, une parole de réconfort, un conseil, une interpellation amicale, un mot de reconnaissance à un bienfait, un petit geste matériel à un nécessiteux, voilà quelques matériaux capables de construire des ponts entre nous. Mettons nos différences au service de notre Eglise et de notre société. Cela suppose un cœur humble et simple, attitude à demander sans cesse au Seigneur.

A chacun et à chacune de vous mes vifs et chaleureux souhaits de Joyeux Noël 2003. Et que la bénédiction du Seigneur descende sur vous tous. Amen.

Donné en l’Eglise Cathédrale Notre Dame de l’Assomption,

Boma, le 24 décembre 2003

Veillée de Noël

Mbuka Cyprien, cicm

Évêque de Boma