Message de NoŽl 2008

Message de Noël 2008« Et le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous  » ( Jn 1, 14 )Chers frères et sœurs,
Joyeux Noël…
Que la paix du Seigneur soit avec vous…
  • D’année en année nous vivons cette atmosphère joyeuse de Noël sans jamais tomber dans la routine ni la fatigue. La nature elle-même enrichit cette dimension festive dans la mesure où, à cette époque, la végétation qui nous entoure est généreuse, pleine de fruits variés et de fleurs diverses.
  • Néanmoins, ce climat de fête ne peut pas occulter la dimension tragique de notre histoire ; elle ne peut pas nier le poids de situations qui paraissent nous écraser et nous enlever toute espérance. Nous ne célébrons pas Noël pour oublier la peur, la tristesse, l’angoisse qui ponctuent nos journées, ou pour écarter le souvenir de la guerre au nord et au sud Kivu, de la faim,  des souffrances et des problèmes dans notre pays. Nous sommes ici pour écouter ce cri de joie qui retentit dans la nuit : « Ne craignez rien, voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui dans la ville de David un sauveur, qui est le Christ Seigneur » (Lc 2, 10-11).
  • Dans le prologue de son Évangile, proclamé à la messe du jour de Noël, saint Jean suscite en nous une satisfaction spirituelle profonde lorsqu’il affirme : « à ceux qui l’ont accueilli, le Fils de Dieu a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu…Ils sont nés de Dieu » (cf. Jn 1, 12-13). Effectivement, par le baptême et la confirmation nous sommes nés de Dieu, nous avons reçu de Dieu le don d’être ses enfants bien-aimés. Cette naissance fait de nous des disciples du Christ, appelés à le suivre en tout et partout.
  • C’est de notre identité chrétienne que notre thème pastoral de cette année voudrait précisément nous faire davantage prendre conscience. Il nous invite en effet à raviver et affermir notre foi, une foi qui doit se traduire dans la vie quotidienne par un témoignage concret de nos liens intimes avec le Christ.  « Makuku matatu matelimina nzungu, soyons des chrétiens adultes, convaincus et engagés ». Affermir notre foi est une lourde tâche et un engament permanent. Nous avons donc à être attentifs aux diverses occasions qui peuvent nous aider à approfondir notre vie chrétienne. La fête de Noël est précisément l’une de ces grandes occasions pour nous interroger sur notre être adultes dans la foi.
  • Bien-aimés du Seigneur,
  • A Noël comme à Pâques, il est de coutume dans notre diocèse que l’évêque adresse aux fidèles un message, une méditation sur un aspect de notre vie chrétienne. A Noël de l’année dernière j’ai longuement parlé de fidélité : fidélité de Dieu à l’humanité, malgré les infidélités de celle-ci ; dignité et mérite d’être fidèles à ses promesses et aux engagements pris comme prêtres, laïcs, religieux et religieuses. Cette année, je vous invite, attentifs à notre thème pastoral, à méditer sur le sens de la solidarité. Noël, en effet, c’est Dieu qui crée des liens de solidarité avec l’humanité ; c’est Dieu pour nous, Dieu avec nous, Dieu en nous ; c’est le Verbe fait chair et qui habite parmi nous. (cf. Jn, 1, 14).
  • Pour introduire cette méditation, je voudrais partager avec vous l’une des expériences que je vis lors de mes visites pastorales. Je saisis cette occasion pour vous exprimer ma profonde gratitude pour l’accueil combien fraternel que vous me réservez chaque fois que je vous rends visite en paroisse ou en  communauté. A mon arrivée, des cris de joie, des applaudissements ou parfois des sons des cloches et des gongs se déchaînent. Dans plusieurs endroits, les mamans ne tolèrent pas que mes pieds foulent la poussière : elles se relaient avec joie pour placer leurs pagnes sur mon passage et cela jusqu’à l’entrée du presbytère ou de l’église. Il m’est arrivé d’être dans un fauteuil porté, non pas par des épaules d’hommes mais de femmes. Avouons-le, ce rite suscite parfois  inquiétude et agitation, mais il termine toujours par des cris de joie. Dans les camps des militaires, on n’hésite pas à me faire passer sous les armes, rite propre aux grandes cérémonies militaires.
  • Un tel accueil m’a toujours impressionné et surtout donné l’occasion de rendre grâce à Dieu pour cette marque de respect et d’affection. Par ailleurs, je me suis souvent posé cette question : « qui suis-je pour mériter tant d’égards ? ». Et quand je lis la page de l’Évangile qui nous relate la naissance de Jésus, je suis confus et mal à l’aise. Le Fils de Dieu est emmailloté et couché dans une mangeoire et non dans un berceau ; Il naît dehors, dans la solitude de la campagne, en un lieu aride, pauvre et méprisé, parce qu’il n’y a pas de place pour Marie et Joseph dans la salle d’hôtes ; Il est accueilli par des bergers et leurs troupeaux, parce que personne ne veut lui ouvrir la porte. La question vaut la peine d’être posée : à côté de Jésus, Fils de Dieu, qui sommes-nous pour mériter tant d’égards et un accueil si chaleureux ? 
  • Chers frères et sœurs,
  • Il nous est spontanément facile, humainement parlant, de penser à Dieu comme à quelqu’un de grand, d’immense, d’infini, de tout-puissant. A Noël, nous apprenons de l’enfant Jésus que si Dieu est effectivement grand, puissant, immense, éternel, loin de nous, il y a aussi en Lui quelque chose que nous ne saurions bien définir et qui, à notre niveau, s’appelle humilité, capacité d’accepter la dernière place, simplicité, proximité. A la question de savoir pourquoi Dieu a volontairement accepté de se présenter sous cette forme et de cette manière-là, la réponse nous est donnée par la Parole de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). C’est donc par solidarité avec l’humanité, une solidarité sans réserve que Dieu a agi ainsi. Par obéissance à son Père et pour répondre à cette solidarité avec l’humanité Jésus  a accepté de partager nos désillusions, nos amertumes ; Il a accepté d’être victime de l’incompréhension et de la haine. Et dans le contexte de souffrance, Il a donné la preuve de sa fidélité à son Père et de son amour pour les hommes jusqu’à la torture de la croix. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime » (Jn 15, 13 ), confie-t-il à ses disciples. Dieu est habité par une telle propension d’amour et de miséricorde envers la créature humaine qu’Il a tenu à participer de près non seulement à notre bonheur mais même à notre histoire malheureuse, pour la prendre sur lui et ramener chaque personne humaine à sa vérité, à son bonheur. Tel est le sens du mystère de Noël.
  •  L’authentique solidarité est capacité de partager les conditions de vie de l’autre pour l’aider à grandir harmonieusement. Elle supprime les distances aussi bien matérielles que relationnelles vis-à-vis des ceux dont on est solidaire. Aussi devient-on capable, à l’exemple de Jésus-Christ, d’être « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29) ; de n’avoir « où reposer la tête » (Mt 8, 20) ; d’être au milieu des siens « comme celui qui sert » (Lc 22, 27) ; d’aimer ses ennemis (cf. Mt 5, 44),  de prier pour ses persécuteurs (cf. Mt 5, 44), de pardonner à ses bourreaux (cf. Lc 23, 34); et de s’intéresser aux marginalisés (cf. Mt 9, 9-13 ; Lc 7, 36-50 ; 19, 1-10) et aux oubliés (cf. Mt 25, 31-46 ).  Selon la parole même de Jésus : celui qui aura nourri, habillé, accueilli l’un des plus petits et des plus pauvres de ses frères et sœurs, aura nourri, habillé, accueilli, aimé le Fils de Dieu lui-même ; mais celui qui aura, au contraire, repoussé, rejeté, oublié, négligé l’un de ces plus petits et de ces plus pauvres, aura repoussé, rejeté, oublié, négligé Dieu lui-même (cf. Mt 25, 31-46).  Comme le dit l’évangéliste saint Jean, « si tu n’aimes pas ton frère que tu vois, comment peux-tu prétendre aimer Dieu que tu ne vois pas ? Celui qui aime Dieu aime aussi son frère » (1 Jn 4, 20-21).
  • Bien-aimés du Seigneur,
  • L’authentique solidarité suscite la joie. C’est parce qu’elle est un acte libre que la véritable solidarité ignore le sentiment de frustration ou de regret. La pauvreté de Jésus, l’un des signes forts de sa solidarité avec l’humanité, n’est jamais pessimisme ou mépris du monde et des hommes ; Jésus a aimé son prochain sans réserve. C’est sa solidarité sans réserve qui a fait de Jésus un homme de joie, capable de s’émerveiller et de rendre grâce devant le don de la fidélité de son Père : « Je te rends grâce, s’exclamera-t-il avec joie, Seigneur du ciel et de la terre : tu as tenu cachées ces choses aux sages et aux savants, et les as révélées aux petits » (Mt 11, 26). L’on comprend, dès lors, que la liturgie de Noël est quasiment un hymne à la joie.
  • Les trois lectures proclamées à la messe de la nuit de Noël nous parlent de la joie. La première, l’hymne messianique d’Isaïe, exprime ainsi sa joie : « …Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi…Tu as fait abonder leur allégresse, tu as fait grandir leur joie » (Is 9, 1-2). La deuxième lecture, la Lettre à Tite, nous dit par la bouche de l’apôtre Paul que « la grâce de Dieu s’est manifestée, source de salut pour tous les hommes » (Tt 2, 11). Dans le passage de l’Évangile selon saint Luc la joie est au comble : « Ne craignez rien, dit l’ange aux bergers, voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui dans la ville de David un sauver, qui est le Christ Seigneur » ( Lc 2, 10-11). Dans la messe du jour, le prophète Isaïe invite même les ruines de Jérusalem à entonner un hymne de jubilation : «  Éclatez en cris de joie, ruines de Jérusalem ! » (Is 52, 9). Le passage évangélique du prologue de saint Jean et le texte de l’épître aux Hébreux nous parlent de l’initiative d’amour de Dieu qui, en son Fils, entre en communication avec nous : il vient nous illuminer et nous sauver, motif de joie et de satisfaction spirituelle. Après leur visite auprès de Jésus, de Marie et de Joseph, les bergers retournent raconter aux autres ce qu’ils ont vu et entendu, et tout joyeux ils glorifient et louent le Seigneur (cf. Lc 2, 17-18). Nous savons, par ailleurs, qu’avant même sa naissance, Jésus est cause de joie pour Élisabeth et son fils Jean-Baptiste encore dans le sein maternel : « Or, lorsqu’Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant bondit dans son sein et Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint » (Lc 1, 41).
  • Chers frères et sœurs,
  • Tel est l’avènement admirable de Noël. C’est Jésus qui partage à fond notre destinée et suscite en nous une joie profonde. Disciples du Christ, « Makuku matatu matelimina nzungu », appelés à être « des chrétiens adultes, convaincus et engagés » : quel message retenons-nous de la fête de Noël de cette année ?  A l’exemple du Fils de Dieu fait homme : cultivons en nous comme individu, comme foyer, comme famille, comme village, comme quartier, comme cité, comme ville, comme sous-poste, comme paroisse, comme diocèse, comme pays le sens de la solidarité authentique, une solidarité  qui conduit à l’ouverture sincère à l’autre, au partager des conditions de vie de l’autre jusqu’au don de soi. Cette solidarité concerne aussi bien l’une des actions concrètes retenues dans notre thème pastoral, à savoir le jumelage des paroisses, que la principale conclusion à laquelle le forum du leadership laïc diocésain est arrivé. Le jumelage des paroisses doit devenir une occasion d’authentique solidarité entre les paroisses. Celles-ci se prodigueront mutuellement des conseils, s’interpelleront réciproquement, s’encourageront, s’entraideront aussi bien spirituellement que matériellement. Les paroisses, ce sont des personnes concrètes : membres du clergé, de la vie consacrée et du laïcat. Quant au leadership laïc diocésain, il doit promouvoir la participation effective et affective des gens dans des actions communes, favoriser une convi­via­lité active au-delà des clivages tant religieux que familiaux, politiques, sociaux et culturels, et créer un cadre de vie capable d’assurer la complé­men­ta­rité entre ces divers clivages, dans un travail associatif et partenarial.
  • C’est ainsi que nos communautés pourraient être plus missionnaires, c’est-à-dire tournées non pas d’abord vers elles-mêmes mais vers les autres, audacieuses et généreuses,  et promotrices entre elles des relations fraternelles empreintes de joie et de paix. Cela exige du pasteur que nous sommes, évêque, prêtre et diacre d’être continuellement en route et en exode, non pas comme des vagabonds ou des fuyards, mais à la recherche de la brebis perdue (cf. Mt 18, 10-14): parce que nous aurons entendu ses cris, nous aurons vu sa misère (cf. Ex 3, 7-12) ; d’être des serviteurs passionnés de la vie et des espoirs du peuple, pour lutter avec lui dans le meilleur comme dans le pire. Nous prendrons le temps d’écouter nos fidèles, de les accompagner, les réconforter, les encourager, les faire participer aux structures de la paroisse ; certes, nous n’hésiterons pas à les interpeller quand il le faut mais avec le respect dû à la personne humaine. Vous, chers frères et sœurs religieux et religieuses soyez des veilleurs de Dieu (cfr Ez 33, 1-10), toujours prêts à  avertir le peuple et l’Église en temps de danger ou d’infidélité, et à les appeler à la conversion. Au nom de votre vocation particulière, témoignez de votre communion aux situations où la voix de l’Évangile arrive à peine et où beaucoup courent le risque de se perdre à cause de la peur, de l’injustice et de l’abandon. Vous, nos frères et sœurs laïcs : travaillez à inculquer dans les foyers, dans les cités, dans les villages et dans  les villes l’attention les uns envers les autres pour une croissance spirituelle et matérielle mutuelle et harmonieuse. La solidarité doit vous amener à combattre toute forme de corruption, de clientélisme, de népotisme, d’exploitation des individus ou de la nation par diverses fraudes ; elle doit vous aider à proscrire toute volonté de se développer aux dépens et au détriment des autres ; elle doit vous amener à renoncer à l’usage de la religion comme « une aspirine ou un suppositoire » qui calme vos douleurs et solutionne automatiquement vos problèmes.
  • Pour nous tous, notre maturité chrétienne, s’enracinant dans la vertu de solidarité, fera de nous des hommes et des femmes de prière, simples, dépourvus d’orgueil, de vantardise et de volonté de domination. Nous partagerons les uns avec les autres les informations susceptibles de promouvoir la croissance spirituelle, relationnelle et matérielle des individus comme des communautés. Nous serons les uns pour les autres, comme individus et communautés, des catéchètes tant dans nos paroles que dans nos actes. Saint Paul, l’apôtre des nations, et le Bienheureux Isidore Bakanja seront nos maîtres tout au long de l’année pastorale. Chers frères et sœurs,
  • Pour terminer, permettez-moi de reprendre les paroles d’Isaïe : « Éclatez en cris de joie, ruines de Jérusalem ! » (Is 52, 9). Aujourd’hui, ce sont les ruines de la guerre au nord et au sud Kivu ; ce sont les ruines de la faim et de la pauvreté ; ce sont les ruines intérieures de notre propre maison, famille, foyer, vocation ; ce sont les ruines de la corruption, des tracasseries fiscales et policières. Ne les laissons pas nous dominer et ne les contemplons pas. L’obscurité en nous et autour de nous est illuminée cette nuit par la splendeur de Noël.
  • Que l’authentique solidarité, celle qui conseille, interpelle, encourage, réconforte, suscite la joie et apporte la paix, règne en nous et autour de nous pour que nos diverses ruines éclatent en cris de joie. Oui, marqués par l’authentique solidarité, que chacun et chacune de nous éclate en cris de joie et rejoigne le chœur céleste pour chanter : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime » (Lc 2, 14). Amen.

  • Donné en l’Église Cathédrale Notre Dame de l’Assomption,
    Boma, le 24 décembre 2008, Veillée de Noël.Mbuka Cyprien, cicm
    Évêque de Boma