« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »

Chers frères et sœurs,

1. Cette question que nous posons à travers le chant de la séquence de la messe du dimanche de Pâques mérite notre attention. C’est pourquoi je voudrais, pour le Message de Pâques de cette année, méditer avec vous sur le pèlerinage de Marie-Madeleine accompagnant Jésus depuis les jours de Galilée jusqu’à la joie de la rencontre avec Lui à l’aube de Pâques.

2. Marie-Madeleine est mentionnée par les quatre narrations évangéliques. Saints Matthieu et Luc nous signalent qu’elle était parmi ceux et celles qui suivaient Jésus à travers villes et villages, le servant (cf. Mt 27, 56 ; cf. Mc 15, 41 ; cf. Lc 8, 2). Saint Jean rapporte que Marie-Madeleine faisait partie de ces femmes qui se tenaient au pied de la croix de Jésus mourant (Jn 19, 25). Nous voyons ensuite Marie Madeleine parmi les femmes qui se tenaient à distance lorsqu’on ensevelissait Jésus (cf. Mc 15, 40, 47), assises en face du sépulcre (cf. Mt 27, 61). Alors que les évangélistes Matthieu, Marc et Luc sont unanimes pour nous dire que Marie-Madeleine faisait partie d’un groupe des femmes qui, très tôt, le premier jour de la semaine, se rendirent au tombeau de Jésus pour l’embaumer (cf. Mt 28, 1 ; cf. Mc 16, 9 ; cf. Lc 24, cf. 10), Jean rapporte que Marie-Madeleine était seule (cf. Jn 20, 1). Par ailleurs Marc nous parle d’une apparition personnelle de Jésus à Marie-Madeleine (cf. Mc 16, 9) et saint Jean nous dit même que Marie-Madeleine est la première à bénéficier de l’apparition du Christ ressuscité et à être envoyée annoncer la bonne nouvelle de la résurrection. Notons enfin que saint Marc précise que Marie-Madeleine est cette femme dont Jésus a chassé sept démons.

Chers frères et sœurs,

3. Au regard de toutes ces expériences vécues par Marie-Madeleine, la question du départ : « Marie-Madeleine, qu’as-tu vu là-bas ? » se transforme en une autre que nous pourrions formuler comme suit : Marie-Madeleine que nous apprends-tu ? Oui, la vie de Marie-Madeleine est un éclairage riche sur le mystère de la résurrection. Suivons, pas à pas, son cheminement. 

Le premier contact de Marie-Madeleine avec Jésus est sa libération par Lui de sept démons. Le chiffre sept dans la tradition juive indique généralement une série complète, une expérience vécue de façon radicale. Habitée par sept démons, Marie-Madeleine incarne l’emprisonnement total de l’homme par le mal, le règne des ténèbres et l’empire de l’égoïsme, bref le triomphe du péché. Elle devait être une de ces femmes aux mœurs légères, au comportement déréglé et aux attitudes prétentieuses. Certains exégètes pensent que Marie-Madeleine est cette pécheresse qui se mit aux pieds de Jésus tout en pleurs baignant ses pieds de larmes, les essuyant avec ses cheveux, les couvrant de baisers et répandant sur eux du parfum (cf. Lc 7, 37-38). Parce qu’elle a montré tant d’amour, Jésus lui a pardonné ses péchés ( cf. Lc 7, 47-48). Cette libération l’a fait sortir des ténèbres pour l’introduire à la vie, de l’isolement à la communion avec les autres. Désormais, Marie-Madeleine intégra le groupe de ceux qui accompagnaient Jésus.

La mort de Jésus jette une lumière nouvelle sur la foi de Marie-Madeleine. Pour plusieurs, cette mort fut une joie car elle écartait définitivement un élément gênant. Mais pour beaucoup d’autres, elle provoqua une situation de crise ; l’espoir déçu, le désarroi, le vide : c’est le cas des disciples d’Emmaüs. (cf. Lc 24, 21). Plus positive fut l’attitude des saintes femmes qui se rendirent au tombeau le matin de Pâques. Elles voulurent oindre le corps de Jésus, lui rendre le dernier hommage. En somme, elles restèrent fidèles à Jésus, et par leur fidélité, elles voulurent maintenir son souvenir vivace.

Bien-aimés du Seigneur,

4. La situation de Marie-Madeleine nous présente une expérience d’un cœur qui s’éveille lentement mais sûrement à la véritable foi en Jésus-Christ. Cette femme, libérée par Jésus, était devenue disciple attachée à Lui. Mais son attachement à Jésus relevait-il d’une adhésion de foi profonde ? Très probablement que, comme plusieurs autres disciples, Marie-Madeleine voyait en Jésus celui qui pouvait lui apporter quelques avantages matériels et immédiats. Mais sa patience, son courage et sa détermination à rester attachée à Jésus ont créé en elle une disposition du cœur qui attire l’Esprit pour y faire sa demeure de telle manière qu’elle a pu reconnaître la voix du Maître dans l’appel de celui qu’elle prenait pour un gardien du jardin. C’est cet appel qui a réveillé en elle le souvenir du Maître, mais cette fois-ci non pas pour une adhésion marquée par des préoccupations personnelles et matérielles, mais soutenue par la foi en la résurrection du Seigneur. Rayonnante de joie, Marie-Madeleine s’en alla annoncer ces merveilles aux frères. Ainsi, rencontrer le Seigneur ressuscité c’est accepter de se pencher dans le tombeau vide pour y entendre le message de l’envoyé de Dieu, c’est accepter de s’adresser humblement au gardien du jardin pour entendre l’appel du Seigneur et être envoyé en mission, c’est accepter d’être dérangé par un intrus au cours d’une conversation pour être instruit par lui sur les saintes Ecritures, c’est accepter, à la demande d’un inconnu de passage, de jeter les filets après une nuit de pêche sans succès. Ce tombeau vide, cet intrus, ce gardien du jardin, cet inconnu de passage, ce sont autant d’expériences que nous vivons et des personnes que nous rencontrons. Aux yeux et aux oreilles disposés à la présence de l’Esprit, ces expériences deviennent des signes qui aident à opérer le retournement et à s’ouvrir aux merveilles de l’action de Dieu. Du reste, Marie-Madeleine n’était pas la seule à bénéficier du pardon de Dieu. Saint Pierre, qui a renié son Maître par trois fois, tous les disciplines proches de Jésus, ses compagnons de vie, qui l’ont abandonné une fois arrêté, ont eu la joie de se rassembler autour de leur Maître ressuscité et d’être envoyés par Lui comme ses témoins.

A travers le cheminement de Marie-Madeleine nous voyons comment agit la grâce de Dieu dans le cœur de ceux qui lui sont fidèles même aux heures de doute et d’hésitation. N’est-il pas surprenant de voir cette pécheresse, Marie-Madeleine, avoir le privilège d’être la première à rencontrer Jésus ressuscité ? Ce privilège ne manifeste-t-il pas l’immensité de l’amour de Dieu, lent à la colère, plein d’amour et de miséricorde ? La résurrection de Jésus est la manifestation par excellence de l’amour de Dieu qui est pardon et miséricorde, rassemblement des frères et sœurs dispersés, et joie de l’annonce des merveilles de Dieu pour son peuple. Ce n’est pas étonnant que l’annonce missionnaire de la Bonne Nouvelle par les Apôtres au lendemain de la Pentecôte insiste tant sur la conversion et la rémission des péchés ; que les disciples, d’abord dispersés, sont réunis et tout rayonnants de joie proclament que leur Maître est désormais vivant.

Chers frères et sœurs,

5. Dans notre vie il nous arrive d’être, comme Marie-Madeleine, habité par sept démons. Aussi son expérience nous aide-t-elle à faire notre examen de conscience sur notre propre vie. Ce n’est pas parce que nous éprouvons de l’admiration pour la personne de Jésus et nous restons frappés par l’élévation de son enseignement que nous pouvons affirmer avoir accédé à la véritable foi en Jésus-Christ. Cette admiration peut rester purement sentimentale et théorique, elle peut être le fruit d’un désir caché de tirer profit des avantages reconnus en Jésus. Emprunter le chemin de Marie-Madeleine c’est aller avec Jésus jusqu’à l’aube de Pâques en passant par le pied de la croix et le tombeau vide.

6. Ce qui s’est passé en Marie-Madeleine peut nous arriver aussi dans la mesure où l’on est attentif aux événements à travers lesquels Dieu se révèle, où l’on est capable de donner parole et vie aux événements significatifs qui révèlent la présence insoupçonnée du Ressuscité. Car nul ne rencontrera le Ressuscité qui n’ait été capable de déchiffrer les événements où il signale sa présence ; nul n’arrivera à reconnaître Jésus ressuscité, qui ne se sera d’abord familiarisé avec son visage humain ; nul n’en aidera d’autres à le découvrir qui ne leur aura enseigné à fréquenter assidûment son histoire, à se nourrir de son souvenir. La reconnaissance du Maître surgit du dépouillement de ses prétentions, des souhaits et intérêts personnels, et entraîne un envoi en mission. Celui qui a rencontré le Seigneur ne peut pas ne pas partager cette joie avec les autres.

Chers frères et sœurs en Christ,

7. En confessant que Christ est vivant, qu’Il est ressuscité, qu’Il est présent parmi nous et qu’Il est dans nos cœurs nous nous engageons à ouvrir nos yeux et nos oreilles surtout à ceux auxquels le Seigneur a voulu lui-même s’identifier : les pauvres, les malades, les prisonniers, les malheureux, les rejetés de la société (cf. Mt 25, 35-36). C’est alors que nous mériterons le pardon et la miséricorde de Dieu. Cela suppose patience, courage, fidélité et humilité. Ici le cas de la sœur Anuarite est pour nous un modèle. Elle a été tuée parce qu’elle a été fidèle à sa vocation.

8. A la lumière du message de Pâques, en l’occurrence cette attention soutenue de Marie-Madeleine aux signes qui révèlent la présence du Seigneur, notre préparation aux élections désormais proches reçoit un nouvel éclairage. D’abord pour nous tous appelés à élire nos futurs Responsables : pensons à des hommes et femmes soucieux du bien de tous et du pays. Un souci qui se manifeste par leur familiarisation avec la population, surtout celle qui est la plus délaissée. Celui qui n’aura pas fait l’expérience de la souffrance aura difficilement des oreilles et des yeux capables de s’éveiller aux problèmes de ceux qui souffrent. Ce pays a trop été dirigé par des hommes et des femmes qui exploitent les pauvres pour assurer leur propre promotion. Avec le temps qui passe, le riz, les haricots, les tricots, les libéralités qui accompagnent la propagande électorale prennent forcément fin ; il faut un autre type de crédit pour garantir la fidélité aux promesses faites. Il ne faut pas qu’au lendemain des élections les politiciens disparaissent de notre environnement et nous laissent seuls avec nos problèmes habituels : routes, eau, électricité, salaires, tracasseries policières et militaires, exploitation fiscale, etc. Mettons nos espoirs sur ceux qui nous côtoient, qui, non seulement entendent parler de nos misères, mais les partagent avec nous, sont touchés par elles et sentent comme nous la nécessité de sortir de la situation ; comptons sur ceux et celles qui ont le sens du pardon et du rassemblement, et qui sont des semeurs de joie. En tout état de cause, l’arbre se juge à ses fruits.

9. A vous nos frères et sœurs politiciens, allez-y, nous sommes derrière vous et nous vous accompagnons dans nos prières. Comme Salomon, ne demandez pas au Seigneur richesse, possessions ou gloire, mort de vos adversaires ou longue vie pour vous-mêmes, mais sagesse et bon sens afin de bien gouverner le peuple (cf. 2 Ch 1, 11). Que cette sagesse et ce bon sens nous donnent déjà dès maintenant des signes tangibles tant par rapport au contenu de votre propagande électorale que dans vos relations avec nous et entre vous.

 

En cette nuit bénie de la Résurrection du Seigneur, je vous souhaite tous d’heureuses et saintes fêtes pascales et j’implore sur chacun et chacune de vous les bénédictions du Très-Haut.

Donné en l’Eglise cathédrale N.-D. de l’Assomption

Boma, le 15 avril 2006, veillée pascale

Mbuka Cyprien, cicm,

évêque de Boma