Message de Pâques 2008

« …Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu… » ( Col 3, 1)

Chers frères et sœurs, Joyeuses Pâques 2008 !

1. « …Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu… » ( Col 3, 1). Ces paroles sont tirées de la Lettre de saint Paul aux Colossiens, deuxième lecture de la messe du Jour de Pâques de cette année. Elles s’adressent aux chrétiens de Colosse, mais elles s’adressent aussi à nous. La foi en la résurrection du Christ est pour nous un passage de la mort à la vie, un changement radical de notre manière de voir les choses et de vivre, et cela dans tous les domaines : individuels et collectifs, spirituels et matériels.

2. Il y a quelques années, dans mon Message de Pâques, j’avais longuement parlé de la sorcellerie comme l’un des problèmes qui tourmentent nos populations. Cette année, je voudrais m’arrêter sur le sens de la souffrance : ses pièges et ses germes d’espérance. Il s’agit de voir comment, dans la souffrance, rechercher les réalités d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu.

3. Chacun de nous expérimente quotidiennement que la vie de l’individu et des communautés est une lutte constante contre toute forme de souffrances, même si cette lutte prend des formes nouvelles dues aux progrès scientifiques. Cette même science nous impose d’admettre que la souffrance est inscrite dans notre tissu vital, dans nos potentialités biologiques et dans notre liberté. Jésus, qui n’a pas commis de péché, a pourtant connu la souffrance. La souffrance est donc un élément constitutif de notre existence terrestre.

4. Compagne dans notre vie, la souffrance demeure néanmoins une dure épreuve humaine et chrétienne : la personne souffrante est tentée de se refermer sur elle-même et de ne voir que sa propre situation ; sans s’en rendre compte, elle peut devenir trop exigeante, même si elle se refuse à demander de l’aide parce qu’elle ne sait pas accepter ses limites ; elle peut devenir insupportable, ou se plaindre comme un enfant ; elle peut tomber dans la révolte, refusant de regarder la réalité en face ou au contraire adoptant un comportement de victime. Affaiblis par les épreuves et la souffrance, plusieurs sont prêts à tous les sacrifices dans l’espoir naïf d’une satisfaction hypothétique. Plus grave encore, la souffrance fait tomber nos fausses sécurités, elle remet en cause notre foi en Dieu, à tel point qu’on se pose ces questions : si Dieu existe, pourquoi la souffrance ? Et si la souffrance existe, comment peut-il exister un Dieu juste ?

Bien-aimés du Seigneur,

5. Devant ces questions, les réponses sont variées : certains en déduisent simplement que Dieu n’existe pas ; d’autres se confient passivement à Dieu dans une attitude de résignation ; d’autres encore proposent des spiritualités qui essaient de camoufler la souffrance ; d’autres enfin croient résoudre le problème de la souffrance en la supprimant radicalement par le suicide. En fait, aucune de ces solutions ne résout réellement le problème de la souffrance. Les chrétiens estiment que pour aborder la question de la souffrance, il faut tourner son regard vers Jésus-Christ. Il faut le faire dans la perspective de la recherche des réalités d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Par sa vie aux côtés des souffrants et par sa propre souffrance jusqu’à la mort sur une croix, Christ a vaincu la souffrance, il est désormais là où il n’ y a plus ni deuil, ni cri, ni souffrance (cf. Ap 21, 4).

Chers frères et sœurs,

6. Le témoignage de vie de Jésus est inséparable de ses rapports privilégiés avec ceux qui souffrent, quelle que soit la forme de leur souffrance. Jésus guérit beaucoup de malades, au point que les guérisons miraculeuses caractérisent son activité. Elles apparaissent comme des signes de sa mission messianique ( cf Lc 7,20-23). Sa première évangélisation selon les indications du Nouveau Testament, est accompagnée de nombreuses guérisons miraculeuses qui confirment la puissance de l’annonce évangélique. La compassion du Christ envers les malades et tous les nécessiteux et marginalisés de son temps révèle la sollicitude permanente de Dieu qui vient visiter son peuple et combler tous ceux qui comptent sur lui. Puisque l’homme est malade de son corps et de son esprit, Jésus veut le guérir et dans son corps et dans son âme. C’est pourquoi il soigne les infirmités, il chasse les mauvais esprits et il pardonne les péchés (cf. Mc 2,5-12). Le salut du Christ est total et définitif, il englobe toutes les dimensions de la vie humaine (cf. Mt 8,17).

7. Bien plus, à la question du sens de la souffrance, Dieu répond en acceptant de partager la souffrance humaine. Pour nous sauver, Jésus parcourt notre chemin jusqu’au bout, en se dépouillant de sa condition divine, en devenant semblable à nous en tout excepté le péché. Il s’identifie lui-même à ceux qui souffrent (cf. Mt 25,36). Il accepte d’être victime de l’incompréhension et de la haine. Et dans le contexte de souffrance, il donne la preuve de sa fidélité à Dieu et de son amour pour les hommes jusqu’à la torture de la croix. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime » (Jn 15, 13 ), confie-t-il à ses disciples. Jésus n’élimine pas la souffrance ; il en est victorieux dans ce sens qu’il ne se laisse pas abattre par elle, mais il l’accepte librement et l’affronte courageusement en en faisant une offrande de soi-même à Dieu le Père pour le salut du monde. Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous (cf. Rm 8, 32) ; le Fils a été obéissant jusqu’à la mort sur une croix (cf. Ph 2, 8 ; He 5, 8).

Chers frères et sœurs,

8. A la lumière de la résurrection du Christ, et conscient que la souffrance fait partie de la vie humaine, le chrétien doit savoir que le problème n’est pas d’arriver à ne jamais souffrir, mais de savoir réagir face à la souffrance, d’atténuer la souffrance voire même de l’éviter dans certains cas. Cela exige un engagement de plusieurs manières. Premièrement : le chrétien sera convaincu que Dieu n’abandonne pas l’homme créé à son image et à sa ressemblance ; même au plus profond de sa misère, Dieu est là, toujours présent à côte de lui. Au-delà de son silence apparent, sa présence mystérieuse ouvre grandement les portes de l’espérance et du salut. Croyons que la souffrance est bien des fois un chemin royal pour rencontrer Dieu : c’est , par exemple, l’histoire de l’aveugle né (cf. Jn 9, 1-41), de l’infirme de Bethzatha (cf. Jn 5, 1-14) ; c’est sur le chemin de la maladie, de la souffrance qu’ils ont rencontré Jésus Sauveur. Deuxièmement : le chrétien sera animé de l’espérance ; comme toutes les épreuves, la souffrance, morale ou physique, peut aider l’homme à mûrir ; c’est pourquoi il s’efforcera de faire en sorte que la crise provoquée par la souffrance stimule une nouvelle vision de la vie, une maturation humaine et spirituelle ; le chrétien se laissera éduquer par la souffrance comme il s’éduque à la vie, parce que la vie implique souffrance ; une éducation faite de courage, de persévérance, en s’acceptant soi-même, ses limites, ses erreurs et ses péchés. Troisièmement : le chrétien s’efforcera d’éviter et de faire éviter certaines souffrances ; notre manière de vivre et notre environnement engendrent beaucoup de souffrance dont nous sommes alors responsables ; nous sommes nous-mêmes à l’origine des souffrances provoquées par les haines entre nous, les guerres, la négligence dans l’hygiène, les méfaits de la corruption, les tracasseries injustifiées, les arrestations arbitraires, les accusations non fondées, etc. ; il est donc de notre devoir d’homme et de femme, de chrétien et de chrétienne de travailler à supprimer ces genres de souffrance. Quatrièmement : le chrétien s’efforcera d’atténuer ses souffrances et celles des autres : encouragera le traitement médical ; ira à la rencontre des personnes souffrantes en leur apportant réconfort et espérance, comme source de joie qui donne le goût à la vie, preuve du don généreux de soi-même aux autres ; élever à Dieu des prières pour obtenir la guérison.

9. Les prêtres, particulièrement, ont la grave mission d’aider leurs frères et sœurs à gérer en chrétiens la maladie ; ils se rendront disponibles pour accompagner spirituellement les malades. C’est normal que des fidèles frappent à la porte de la paroisse pour solliciter une prière ou une bénédiction sur leur malade ou sur eux-mêmes lorsqu’ils sont fragilisés par la maladie. Cette visite est un signe que le désir de Dieu habite en eux, que l’Évangile de Jésus-Christ est attendu comme une ressource pour vivre et que l’Église doit continuer d’engendrer à la foi, et d’accompagner ses fils et filles tout au long de leur vie. Du reste, dans sa liturgie, l’Eglise demande la santé des malades et propose aussi un sacrement destiné à réconforter ceux qui sont éprouvés par la maladie. Le sacrement de l’onction des malades donne la grâce du réconfort et de courage pour vaincre les difficultés propres à l’état de maladie grave ou à la fragilité de la vieillesse. Cette assistance du Seigneur par la force de son Esprit conduit le malade à la guérison de l’âme, mais aussi à celle du corps, si telle est la volonté de Dieu. Mais il nous faut être attentifs pour ne rechercher que les réalités d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. La religion est parfois considérée comme objet d’exploitation. On multiplie des réunions de prières de guérison ; la crédibilité des Eglises, des prêtres et des pasteurs se mesure à leur capacité d’obtenir de Dieu la guérison, non pas à leur sainteté de vie conforme aux exigences de l’Evangile. Dans cette quête d’un lieu spirituel plus rassurant, bon nombre de nos fidèles quittent les églises, se livrent à la clandestinité ou carrément empruntent le chemin des sectes. Certes, l’Eglise reconnaît un charisme de la guérison. Comme tout charisme, il doit être soumis à un discernement ecclésial ( cf. 1 Th 5, 19 ).

Fils et filles de Dieu,

10. La recherche des réalités d’en haut auprès de Jésus ressuscité doit amener le prêtre, qui croit avoir le don particulier de guérison, à exercer ce ministère d’une façon gratuite comme Jésus l’a toujours fait ; il n’exigera comme tel aucune rémunération pour le service rendu dans le cadre strict du ministère de la guérison ; les malades doivent être laissés libres dans leur générosité et leur reconnaissance au don de Dieu ; puisque c’set d’abord à Dieu que la reconnaissance s’adresse, que le prêtre évite tout comportement qui focaliserait l’attention du malade sur lui : Jésus, presque toujours, disparaissait après avoir opéré une guérison ; ce prêtre aura toujours un sens communautaire : la programmation des activités relatives au ministère des malades sera discutée en équipe sacerdotale et la pratique elle-même sera régulièrement évaluée en communauté ; ce prêtre cultivera le sens de l’Eglise, car tout charisme, même celui de la guérison, s’exerce au sein de l’Eglise et en Eglise ; ceci implique une référence constante à l’Eglise et particulièrement à ses principaux responsables à divers niveaux, ce qui exclut les pratiques parallèles et clandestines, la concurrence ou la lutte d’influence ; ce prêtre travaillera pour libérer le malade : le ministère des malades manifeste la compassion de Dieu, tournée vers la libération, c’est-à-dire vers la restauration de la dignité humaine, la réinsertion dans la communauté, l’encouragement de l’approche médicale aussi bien moderne que traditionnelle, ce qui exclut les pratiques qui manipulent et infantilisent telles que l’« ésotérisme », le « mysticisme », la magie ; ce prêtre suivra l’exemple de vie de Jésus-Christ guérisseur : le ministère de la guérison se situe dans la ligne de la compassion paternelle de Dieu vis-à-vis de son peuple ; il va de soi que celui à qui Dieu confie ce ministère soit témoin de la vérité, de la droiture, de l’honnêteté, de la fraternité, du pardon et de la réconciliation ; le ministre de la guérison doit s’identifier au malade et donc être capable de prendre sa croix et de suivre le Christ, lui qui «  a passé en faisant le bien » ( Ac 10, 38 ), car celui qui vient de Dieu, écoute la parole de Die (cf. Jn 8, 47)  ; ce prêtre sera simple, humble et discret : lorsque le Christ donne le pouvoir de guérir, c’est en vue de l’annonce du Royaume de Dieu ; ce charisme n’est donc pas pour remonter la cote de popularité d’une quelconque Eglise ou d’un quelconque serviteur de Dieu ; c’est un don de Dieu à accueillir dans la simplicité, l’humilité et la discrétion ; l’exemple du Christ lui-même est instructif : il réclame le silence des ceux qu’il guérit ( cf. Mc 1, 14 ; 3, 12 ). Il est important de retenir que c’est Dieu qui a le pouvoir de guérir et non pas la main, l’imposition des mains ou la force de la voix de tel ou tel ministre. C’est la foi qui est déterminante : aux malades qu’il guérit Jésus ne cesse de dire : « va en paix, ta foi t’a sauvée… » (Mc 5, 34).

Bien-aimés du Seigneur,

11. A nous tous, lorsque nous sommes fragilisés par la maladie et la souffrance, tenons fermes dans la foi ; prenons conscience de la nature mystérieuse de la douleur et de son rôle dans le plan d’amour de Dieu pour tout humain ; croyons à l’action agissante de Dieu dans les forces de la nature ; les médicaments, traditionnels ou modernes, sont un don de Dieu mis à notre portée. Ne soyons pas la proie des sectes qui, à l’aide des radios et des chaînes de télévision, vendent l’illusion des guérisons et des solutions miraculeuses à tous les problèmes. Est-il normal qu’après la messe, source des grâces par excellence, après avoir pris part au corps du Christ et obtenu la bénédiction de Dieu, des chrétiens courent encore auprès d’un prêtre pour une séance de guérison ou pour une autre bénédiction ? Non, chers frères et sœurs : ceux qui font cela, et les fidèles et ce prêtre qui les reçoit, ignorent et méconnaissent la valeur des sacrements, notamment celle de la sainte messe ; un tel comportement frise l’idolâtrie. Ou encore, est-il normal qu’un fidèle préfère l’eau bénie par tel prêtre plutôt que par tel autre ? Non, chers frères et sœurs : ceux qui agissent ainsi, les fidèles et ce prêtre qui s’accommode à cette manière d’agir, portent une offense à l’Esprit : n’est-ce pas le même Esprit qui agit à travers tous les ministres de l’Eglise ? Il y a diversité de dons de la grâce, mais c’est le même Eprit (cf. Co 12, 4). Oui, j’en suis conscient : la souffrance fragilise, voire même désempare. C’est pourquoi nous ne devons pas cesser de prier pour que Dieu nous aide à vivre nos souffrances dans la foi et l’espérance. Ayons l’attitude de Jésus qui, demandant à son Père de lui épargner la mort, il ajoute pourtant « que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise » (Lc 22, 42) ou, criant vers son Père : « mon Dieu mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46), il expire pourtant sur ces mots : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46).

Chers frères et sœurs,

12. Que les grâces des fêtes pascales nous disposent à vivre les souffrances dans la perspective de la recherche des réalités d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Et que Christ ressuscité nous illumine pour que nous marchions sur le chemin des valeurs exprimées à travers notre symbolique culturelle de MAKUKU MATATU MATELIMINA NZUNGU : valeur de solidarité, de concertation, de coresponsabilité et de sens du bien commun.

13. En cette nuit bénie de la Résurrection du Seigneur, je vous souhaite tous d’heureuses et saintes fêtes pascales et j’implore sur chacun et chacune de vous les bénédictions du Très-Haut.

Donné en l’Eglise cathédrale Notre Dame de l’Assomption,

Veillée pascale, Boma, 22 mars 2008

Mbuka Cyprien, cicm

Evêque de Boma